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Tribune : une « année des familles » plutôt qu’une « année de la famille » ? Pourquoi pas.

Publié le par Patrice DUNOIS-CANETTE

Cette tribune nous est proposée par Patrice DUNOIS-CANETTE.

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Ils ne savent pas et ne sauront jamais avoir une parole publique qui dit tout le bon, le beau, l’heureux, la joie de ce que vivent celles et ceux qui ne vivent pas selon les normes qu’ils défendent. Ce bon, ce beau, cet heureux, ne parait être un horizon, une possible réalité que pour celles et ceux qui suivent son enseignement, conduisent leur vie selon la loi qu’elle affirme naturelle et divine, sont engagés dans des relations conformes à ses prescriptions.

L’année de la famille qui s’est ouverte en mars démentira-t-elle ce constat ? On voudrait l’espérer. On voudrait le croire. Mais la Congrégation pour la doctrine de la foi vient de réaffirmer que l’homosexualité est un « péché » et de redire l’impossibilité, pour l’Eglise, de bénir des unions de personnes de même sexe. « Seules les réalités qui sont en elles-mêmes ordonnées à servir (les) plans (de Dieu) sont compatibles avec l’essence de la bénédiction donnée par l’Eglise … Dieu ne bénit pas le péché ». Et en France, le silence assourdissant des évêques et des théologiens français quand d’autres protestent (1), afflige et n’est guère encourageant.

Peut-on dès lors espérer malgré tout une « année de la famille » qui soit une « année de toutes les familles » : familles homoparentales, familles monoparentales, familles recomposées ? ...

L’Église n’a-t-elle pas les ressources nécessaires pour accueillir toutes les familles, autrement que de manière condescendante et culpabilisante ?

Est-il impensable qu’elle puisse se présenter autrement que comme un juge décidant, en absence de tout avocat de la défense, de sanctions et « pénitences » qu’il sait intenables ? Ne peut-elle pas quitter cette posture de « brigade des mœurs» qui ouvre et ferme les yeux quand ça lui chante ?

Est-il impossible qu’elle renonce à « infaillibiliser » ses déterminations morales comme si elles étaient des vérités de foi ? Est-il inimaginable qu’elle fasse de cette année de la famille « offertoire » des histoires concrètes des familles, de toutes familles, et pas seulement de la famille « un papa, une maman, un enfant » ? Ces familles là ne peuvent-elles pas, elles aussi, vivre l’écoute, l’attention, l’apprivoisement, le pardon mutuel, l’oubli de soi et le don de soi, la fidélité et la volonté de se réajuster sans cesse pour poursuivre longtemps ?

Et pourquoi cette année voulue par le Pape François, ne célébrerait-elle pas les couples, tous les couples qui savent que la tendresse passe aussi par la chair et que la chair peut être don, offrande, confidence, révélation, ouverture, façonnement de l’autre, confiance en la vie ?

Célébrer les familles, toutes les familles, cette année de la famille, ce serait dire à toutes et tous, proches, éloignés du catholicisme, indifférents, critiques, hostiles, ou partageant d’autres visions de la vie, que Dieu n’est pas le contre-maître sévère de l’exécution d’un « programme » de vie, n’est pas l’éternel objecteur, contradicteur, contempteur des manières de vivre, d’aimer, de se projeter, de s’inventer de nos contemporains . Ce serait dire que surtout que Dieu s’enrichit peut-être de l’histoire des femmes et des hommes pour mieux lui ouvrir un avenir.

Mais pour célébrer toutes les familles, mais aussi toutes les sexualités quand elles sont rencontres, lieux de surabondance de vie, apprivoisements, dépassements, l’année de toutes les familles serait bien inspirée de changer son rapport aux divorcés-remariés et de leur possibilité ou non d’accéder à la communion. Tout simplement, parce que si cette question ne concerne que des catholiques fidèles, elle a incontestablement, pour reprendre l’expression du cardinal Schönborn, un « caractère emblématique ». Si l’Église bougeait enfin sur cette question, d’autres dossiers aujourd’hui verrouillés, pourraient être ouverts.

Il faudra bien que l’Église consente à un réexamen de l’enseignement de Paul VI, de Jean-Paul II et de Benoît XV sur les normes morales auxquelles, quelles que soient les circonstances, on ne peut « moralement » déroger, sur les « actes intrinsèquement mauvais » qui sont « péchés mortels, » sur la conscience qui en aucune circonstance n’a le droit de faire exception à ces normes morales, sur « la loi naturelle »… 

Il lui faudra aussi revenir sur la légitimité d’une certaine « infaillibilisation » de l’enseignement du magistère pontifical.

Il faudra bien qu’elle accepte d’interroger l’anthropologie culturelle qui sous-tend les positions qu’elle défend. Il lui faudra se tourner vers les sciences sociales et biologiques pour mieux comprendre les pratiques effectives, le sexe, le désir, le couple, la procréation.

Il lui faudra encourager la confrontation, le dialogue entre la doctrine et l’expérience de tous les laïcs et pas seulement des couples choisis pour être auditionnés par les pères synodaux...

Il lui faudra inviter à une certaine prudence sur l’utilisation de l’argument scripturaire, le recours aux références bibliques et aux paroles de Jésus sorties de leur contexte, la valorisation de modèles de la femme ou de la famille qui ont fait les beaux jours d’hier pour asseoir des certitudes théologiques et doctrinales et prescrire des conduites . 

Il lui faudra, en un mot, interroger sa doctrine. Les accommodements et subterfuges pastoraux ne satisfont personne, ni les partisans du non négociable, ni les promoteurs, plus ou moins discrets, de la miséricorde pastorale.

Maintenir le statu quo sur la question de l’accès des divorcés remariés à la communion, c’est maintenir le statu quo sur d’autres questions problématiques, c’est s’empêcher d’ouvrir une année de toutes les familles Les plus conservateurs l’ont bien compris.

Mars 2021

(1) https://www.cathobel.be/2021/03/opinion-le-veritable-synode-veut-il-se-lever/

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